Matt Stutzman, l’archer sans bras qui concoure aux JOP de Paris 2024 : "Le tir à l’arc a changé ma vie".

Assis sur un tabouret, Matt Stutzman ajuste son arc à poulies, la poignée fermement tenue entre les orteils de son pied droit. Puis l’Américain, surnommé "Armless Archer" – l’archer sans bras –, recule son buste, tend sa jambe et, à l’aide d’un harnais passé autour de ses épaules, bande la corde de son arme. Il incline légèrement sa tête sur la droite, vise la cible et appuie sa mâchoire sur un petit crochet qui retient l’encoche de la flèche. Un bruit sec claque : le projectile a jailli de l’arc à plus de 300 km/h pour se planter dans la cible située à une dizaine de mètres du tireur au fond de la salle.

Stupeur parmi les enfants – bouche bée – de l’école polyvalente Louis de Funès à Paris, devant lesquels le vice-champion paralympique à Londres en 2012 effectue une démonstration, mercredi 4 octobre 2023. Quelques minutes auparavant, Matt Stutzman avait déjà impressionné les écoliers dans leur classe en signant des autographes et en laçant ses baskets avec les pieds, en expliquant comment il conduisait sa voiture ou tenait ses couverts pour manger. Bref, comment il avait appris à force de travail et de persévérance – il s’entraîne huit heures par jour – à composer avec les contraintes de son handicap et mener une vie quotidienne (presque) ordinaire. Dimanche 8 octobre, Matt Stutzman sera aussi l’un des invités d’honneur de la deuxième édition de la Journée paralympique, organisée place de la République, à Paris.

Agé de 40 ans, l’athlète est né sans bras dans le Kansas. Poussé par ses parents adoptifs, il s’essaie à différents sports avant de découvrir le tir à l’arc sur le tard, en 2010, "pour ramener à manger à la maison", comme il se plaît à le répéter. Il fait ses débuts internationaux dès l’année suivante, et n’a alors qu’une idée en tête : devenir le meilleur archer au monde. Sa médaille d’argent sur les bords de la Tamise [aux Paralympiques de Londres] ne lui suffit pas. Jusqu’à ce qu’il tire, en décembre 2015, une flèche dans le mille à plus de 280 mètres. L’archer sans bras tenait enfin un record du monde, qui inscrit – toujours – son nom au panthéon du tir à l’arc.

Aujourd’hui, Stutzman souhaite, plus qu’une médaille olympique aux Jeux paralympiques de Paris 2024, que son parcours personnel inspire et aide à changer le regard de la société sur les personnes en situation de handicap. Exactement le message que les organisateurs des Jeux espèrent relayer d’ici à la cérémonie d’ouverture. "Si je peux influencer ne serait-ce qu’une personne grâce à mes performances, que je perde ou que je gagne, ce sera déjà pour moi une victoire", assure l’Américain, qui figure dans Rising Phoenix, un documentaire sur l’histoire du mouvement paralympique produit, à l’été 2020, par Netflix.

Matt Stutzman avec un de ses fils
Père de trois garçons, le champion du monde de para-tir à l’arc à Dubaï en 2022 sait aussi que la reconnaissance passe par un travail de sensibilisation auprès des enfants. Pari gagné. Tous, dans l’école du 8e arrondissement de Paris, n’en revenaient pas de ce que l’archer est capable de faire sans bras. Comme Sasha, 8 ans, à qui la maîtresse a souvent reproché "d’écrire avec ses pieds", qui a pu voir ce matin-là – "c’était incroyable" – la dextérité de Matt Stutzman avec un crayon coincé entre les orteils. Ou encore Riham, "impressionnée", qui promet de suivre le parcours de l’Américain dans moins d’un an sur le site de compétition des Invalides. "Il n’y a rien que je ne puisse pas faire. Ce qui veut dire que si j’arrive à le faire, vous aussi vous le pouvez", a-t-il lancé aux enfants qui n’ont pas hésité, avec la candeur de leur âge, à poser des questions à l’archer, avant de s’initier au tir à l’arc.
 
Lors de la Journée paralympique, l’Américain ne tirera pas de flèche pour des raisons de sécurité, mais nul doute que sa parole et la résilience dont il a fait preuve tout au long de sa vie toucheront au cœur. "Le tir à l’arc a changé ma vie", jure Armless Archer. Il aimerait aujourd’hui que les Jeux paralympiques fassent de même avec des millions de personnes en situation de handicap.

Article (sans les caractères gras) de Nicolas Lepeltier, Le Monde, 8 octobre 2023

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Par ailleurs, à la question "Si vous aviez la possibilité de changer une chose dans votre vie, ce serait quoi ?"
Matt Stutzman répond : "Je voudrais changer ma taille, je voudrais être 10 cm plus grand. Parce que atteindre le haut d’une étagère est toujours pénible pour moi qui n’ai pas de bras. Si je faisais quelques centimètres en plus, je pourrais plus facilement atteindre le haut des étagères, je n’aurais pas à monter sur quelque chose. Cela paraît vraiment bizarre, mais c’est vraiment mon souhait : pas des bras, je ne veux pas avoir des bras !"
(Traduction libre d’un extrait d’un article de Lisa Costantini)

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Sur son site internet, nous apprenons que Matt Stutzman est né sans bras, a été abandonné à l’âge de quatre mois et adopté à 13 mois. "J’ai été élevé par deux incroyables parents, incroyablement patients, qui m’ont appris qu’impossible est un état d’esprit et que ce n’est pas celui que je devrais adopter", y relate celui qui a débuté le tir à l’arc à l’âge de 16 ans, avec son père chasseur.
"Notre stratégie familiale fut de lui laisser la liberté de presque tout essayer", ajoute sa mère. Elle y décrit un petit garçon grimpant aux arbres, aidant à la ferme, apprenant à faire du vélo la poitrine sur le guidon, prenant des notes en classe, au pied, et obtenant son permis de conduire en tournant le volant et allumant phares et clignotants, également au pied. Aujourd’hui, père de trois enfants, il dévoile également, en vidéos, des moments familiaux.

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En images un peu de la vie quotidienne de Matt : sur sa page Facebook et dans cette vidéo YouTube (3 min)

Vidéo-interview Facebook (3 min 30, 2023) de Matt Stutzman : son engagement auprès des enfants pour leur montrer que tout est possible aussi dans leur vie